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Kaïros is a collective of visual artists
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with some consideration for the climate
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Hans Thoma (1839-1924)

Kinderreigen (La Ronde des Enfants)

peinture à l’huile sur toile, 115 x 161cm,1872

Staatliche Kunsthalle Karlsruhe, inv. 995

Pour quiconque s'intéresse au monde contemporain, quelle que soit sa discipline, technique, scientifique, poétique ou morale, deux problématiques émergent des innombrables défis du quotidien : le partage des richesses et la pression environnementale. Ce ne sont pas deux questions parallèles. Ce sont deux faces d'un même renversement.

Le partage des richesses est une question structurante depuis l'avènement de la modernité. Depuis que l'artisanat s'est mué en industrie et que la financiarisation a pris son essor, depuis que le capitalisme a promis l'égalité en échange de l'abolition du féodalisme, depuis que les classes laborieuses ont compris que cette promesse resterait lettre morte. L'histoire sociale, depuis la fin de l'Ancien Régime, est celle d'une lutte en faveur d'un juste partage de la richesse produite ensemble, une lutte dont l'intensité ne s'est jamais démentie et dont les termes n'ont guère changé.

La pression environnementale est plus récente dans nos consciences, mais ses racines plongent dans le même sol. Elle marque un renversement du rapport de force entre l'humanité et son environnement, jusqu'alors soumis. Non sans efforts, mais finalement soumis.

Nous avons hérité d'une conception issue du christianisme selon laquelle la nature serait un don de Dieu à faire fructifier : c'est ce que dit la parabole des talents dans l'Évangile selon Matthieu1, où le serviteur qui n'a pas fait fructifier ce qu'on lui a confié est condamné. La technicisation du travail et l'extractivisme ont été la mise en pratique de cette injonction à grande échelle. Jusqu'à ce que la finitude du monde se rappelle à nous.

Ce renversement n'est pas sans précédent dans notre histoire intellectuelle et sensible. Le XIXe siècle en particulier est une démonstration saisissante de l'effort auquel ont consenti les artistes et les penseurs pour élargir le cercle des êtres qui comptent. La reconnaissance de l'humanité des esclaves, puis des femmes, puis des enfants : à chaque étape, il a fallu un travail considérable d'imagination et d'empathie pour que l'altérité cesse d'être vécue comme une menace et devienne une richesse. Ce mouvement n'est pas terminé. Il s'étend aujourd'hui jusqu'à la nature elle-même, jusqu'aux rivières et aux forêts, jusqu'aux espèces qui partagent notre monde sans avoir voix au chapitre. Élargir le cercle des sujets dignes de droits : c'est le même geste, répété, approfondi, qui n'en finit pas de reculer ses propres frontières.

Pour affronter ce colossal changement de paradigme, nous disposons de trois outils aux temporalités très différentes. La thermodynamique relève du temps long, celui de la Terre, et régit les adaptations soumises aux lois physiques. La génétique est plus rapide : elle permet aux organismes de s'ajuster par mutations successives. La culture, elle, est quasi instantanée : c'est notre capacité à nous adapter à des environnements mouvants par le récit, le geste, l'exemple, la transmission. C'est l'expérience qui change un regard, le savoir transmis d'une génération à l'autre, les habitudes adoptées face aux bouleversements du quotidien.

Ce projet se concentre sur ce troisième outil. Les récits qui suivent mettent en lumière des individus qui, face aux mutations de leur époque, l'industrialisation de masse, l'urbanisation, la rupture avec la nature, ont choisi des voies alternatives. Ils ont refusé de se conformer aux courants majoritaires, préférant des modes de vie guidés par des aspirations humaines, spirituelles et morales, plutôt que par les impératifs du commerce, de l'industrie ou du paternalisme. Ils ne constituent pas un modèle à reproduire. Ils forment un laboratoire d'essais et d'erreurs, un ensemble de réponses divergentes à une même question, éclairant sous des angles multiples le double défi qui nous occupe toujours.

C'est de là que vient le titre : Décrocheurs.

1  La parabole des talents (Matthieu 25:14-30) est un récit biblique dans lequel Jésus illustre la notion de responsabilité et de fructification des dons reçus: Un maître confie des "talents" (unités monétaires ou compétences) à trois serviteurs avant un voyage : cinq à l’un, deux à un autre, un au dernier. À son retour, les deux premiers ont fait fructifier leurs talents, tandis que le troisième, par peur, a enterré le sien. Le maître loue les deux premiers, mais condamne le troisième pour sa passivité. Cette parabole a souvent été interprétée comme une injonction à exploiter les ressources (matérielles ou spirituelles) que Dieu nous confie (y compris la nature) plutôt qu’à les préserver.

 

Théodore Géricault (1791-1824)

Etude de Portrait (Joseph1)

peinture à l’huile sur toile, 47 x 38 cm,1818

Paul Getty Museum, Los Angeles, inv. 85.PA.407

Un laboratoire a besoin d'une durée pour être lisible. Voici la nôtre.

Tout commence dans une forêt. En 1820, des peintres parisiens quittent les académies pour travailler en plein air à Fontainebleau. Ce geste, apparemment esthétique, est en réalité existentiel : la forêt n'est pas un motif, mais un opérateur de transformation. Elle change le regard, le corps, le rapport au temps. De ce premier décrochage en naîtront d'autres, par cercles concentriques et filiations souterraines, à travers toute l'Europe et jusqu'en Californie.

Le fil court ainsi sur plus d'un siècle. Il traverse les brasseries et les cabarets de Paris, les sentiers d'Allemagne parcourus par des jeunes gens avec guitares et chants, les sanatoriums, les colonies utopistes en marge des villes, les ateliers du Bauhaus, les écoles de danse de Mary Wigman, les cercles ésotériques, les révolutions avortées et les utopies trahies.

Il traverse aussi ses propres démons : les mêmes valeurs : la nature, le corps, la communauté peuvent se retourner vers l'exclusion et la violence. Ce récit ne l'oublie pas.

Il se termine en 1948, dans un modeste appartement au Tessin.

Emmy Hennings n'est plus toute jeune. Elle sous-loue une chambre pour s'épargner des ménages. Un soir, au transistor, elle entend une chanson américaine : Nature Boy, interprétée par Nat King Cole. Elle ignore qui a écrit ces mots. Elle ne sait pas qu'eden ahbez, son auteur, vit pieds nus à Los Angeles, végétarien et contemplatif, fils spirituel direct des fous heureux avec lesquels elle a partagé une autre vie à Schwabing, au Monte Verità ou au Cabaret Voltaire. Mais dans cette voix, se forme un sourire qui s'avance vers elle : celui de l'homme qu'elle a aimé, dans le monde d'avant les tranchées et les camps. Pas besoin de chercher. Elle sait. Le lecteur, lui, le saura aussi. Il vient de traverser cent vingt ans d'histoire et de tenir les deux bouts du même fil.

C'est ce fil que ces textes cherchent à dérouler.

1  Joseph (1793-1865) dit « Le Nègre » a été un l’un des trois seuls modèles masculins employés par l’École des Beaux-Arts de Paris entre 1830 et 1860. Apprécié pour ses qualités physiques, il incarne une représentation standardisée de l’homme noir et sera un sujet d’étude récurrent chez Théodore Chasseriau, Théodore Géricault et Adolphe Brune. On retrouvera également « Joseph le Nègre » dans l’atelier de Charles Gleyre.

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FORÊT


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site mis à jour en juin 2026

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