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DÉCROCHEURS

une contre-histoire de la modernité

un imaginaire possible pour le XXIe siècle

01.01 - Navette

temps de lecture : 9 minutes, 4 illustrations

Franz von Lenbach (1836-1904)

Un jeune berger (Hirtenknabe)

peinture à l’huile sur toile, 107 x 154 cm

Sammlung Schack, Bayerische Staatgemäldesammlungen, Munich

Je suis accrocheur. C'est mon métier, au sens littéral : on me confie des œuvres, parfois très coûteuses, pour les mettre au mur de domiciles privés ou d'expositions prestigieuses. J'appartiens à ce groupe assez restreint de techniciens qui connaissent l'art contemporain de très près, ses dessus et ses dessous, ses codes, ses marchés, ses coulisses, sans en être les bénéficiaires. Je vis dans ses marges avec une curiosité intacte et une certaine liberté : celle de quelqu'un qui n'a ni thèse à défendre ni carrière à protéger.

Ni universitaire ni historien, je suis un artiste qui n'a intéressé ni le marché ni les institutions, et qui poursuit son travail assez confidentiellement. Ce livre, et les vingt-trois qui le suivent, sont une jolie grappe des fruits de cette position oblique.

Je dis tout ça non pas pour m'excuser de ce que je ne suis pas, mais pour dire d'où je parle. La légitimité de ce projet n'est pas académique. Elle est celle d'un regard de biais, d'une curiosité de praticien, d'un homme qui passe ses journées à faire tenir les œuvres des autres sur les murs et qui, le soir, cherche dans l'histoire ce qui aurait pu, ce qui pourrait encore, faire tenir le monde.

 

Sylvain Sorgato

La République des Pollueurs

photographie

esplanade de la Société Générale

La Défense, avril 2019

C’est cette curiosité qui m'a conduit, un jour d'avril 2019 (le jour de mon anniversaire), à bloquer le parvis de la Défense avec d'autres. L'action La République des Pollueurs, organisée par Alternatiba, occupait simultanément quatre sites du quartier d'affaires parisien. J'y venais avec une question d'artiste : quelle est la place de l'art face à l'urgence environnementale ? Que peut-il apporter là où les rapports et les manifestations glissent sur le carrelage d'une société du spectacle financiarisée ?

Ce jour-là, la réponse est apparue, inattendue. Pas dans une œuvre, mais dans le geste : des centaines de corps occupant un espace, le transformant en une communauté éphémère autour d'une conviction partagée. En pensant à la « sculpture sociale » de Joseph Beuys, j'ai réalisé que ce parvis était plus proche de ma recherche que n'importe quel white cube. L'art comme pratique débordant le musée pour agir sur le corps social était là, dans l'espace public.

Le soir venu, pourtant, la déception a surgi devant l'absence des artistes et le silence du monde de l'art contemporain. Comme s'il avait délégué les questions décisives de notre époque et renoncé à être véritablement contemporain au profit d'un peu de monnaie.

Cette amertume nourrissait déjà une réflexion menée en parallèle de mon travail, intitulée L'Image Pertinente : une interrogation sur la contribution des artistes pour nous aider à assumer la crise de notre rapport au milieu. Les avant-gardes du XXe siècle : Futurisme, De Stijl, Constructivisme… avaient tenté cette articulation entre l'art et les enjeux de leur temps. Où étaient leurs héritiers aujourd'hui ?

Entre Bâle et Miami.

 

Johnny Lindner / Pixabay

Quelques semaines plus tard, j'ai assisté à une conférence de Cyril Dion. Il y exprimait son désarroi face à l'absence d'un véritable récit porteur d'un imaginaire écologiste. Un récit capable d'incarner notre époque, construit collectivement pour susciter l'adhésion, où puiser des mythes et des comportements inédits. Bref, un récit qui fasse communauté.

J'ai écouté avec une légère ironie intérieure : qu'un réalisateur cherche sa matière première est attendu. Mais la question était juste et rejoignait la mienne. Si notre défi est de réaliser que la nature nous échappe, et que sa puissance dépasse nos représentations comme nos tentatives de domptage, en faire un récit désirable s'avère complexe.

Aujourd'hui, la nature semble capable de manifestations bien plus impressionnantes que les nôtres. On donne des prénoms aux cyclones, mais les mots nous manquent pour qualifier ce renversement. Ce soir-là, la réponse m'échappait encore. Mais je tenais la bonne question.

C'est fin 2023, en relisant des documents sur le Monte Verità, que quelque chose s'est mis en place. Le Monte Verità est une vache sacrée dans le Landerneau de l'art contemporain : Harald Szeemann, qui a fait de ce lieu son Axis Mundi personnel, en a transmis le mythe à plusieurs générations de commissaires. Mais ce qui m'intéressait, moi, c'était moins le magnétisme du lieu que l'organisation concrète de la vie qu'on y menait. Je redécouvrais l'histoire d'Ida Hofmann, d'Henri Oedenkoven, de Carl Gräser : trois jeunes gens qui, en 1900, avaient quitté la ville, la bourgeoisie, le confort et les certitudes de leur milieu pour fonder une colonie utopiste au-dessus d'Ascona, au Tessin. Une vie naturelle, harmonieuse, affranchie des miasmes industriels et des mensonges du capitalisme : telle était leur ambition.

Dès 1899, ils s'emparaient de deux enjeux que nous croyons inédits : notre relation à la nature, et notre relation à la richesse et au pouvoir.

 

Henri Oedenkoven et Ida Hofmann

encart paru dans le journal The Sketch, du 28 mars 1906

Ce qui m'a frappé, ce n'est pas l'utopie en elle-même. C'est la généalogie. En tirant ce fil, j'ai découvert que le Monte Verità n'était pas une anomalie, pas un caprice de bohémiens fortunés : c'était l'aboutissement visible d'un mouvement souterrain qui courait depuis le milieu du XIXe siècle à travers toute l'Europe. Des peintres qui quittaient les académies parisiennes pour aller travailler dans la forêt de Fontainebleau. Des naturopathes allemands qui prônaient le retour au corps et à l'air. Des jeunes gens qui arpentaient les chemins d'Allemagne à pied, en groupes, avec leurs chants. Des colonies d'artistes qui s'inventaient des règles de vie communes. Des danseurs qui réinventaient le rapport du corps à l'espace. Et, à l'autre bout de la chaîne, des hommes pieds nus dans les canyons de Los Angeles qui plantaient sans le savoir les graines du mouvement hippie.

Des gens qui disaient en avoir marre des fumées grasses, des mensonges du capitalisme et des trahisons du pouvoir. Carrément. En 1900.

J'avais trouvé mon récit. Ou plutôt : le récit m'avait trouvé.

Ce n'est pas un récit académique.

Ce n'est pas un manifeste.

C'est une généalogie : celle de deux questions que nos contemporains vivent comme inédites et solitaires. Comment se relier au vivant sans le détruire ? Comment partager sans dominer ? Ces questions ne sont pas nées hier. Elles ont été posées, vécues, expérimentées, parfois résolues et parfois trahies, par des hommes et des femmes dont ces livres tentent de restituer les visages et les gestes. Platon imaginait des prisonniers enchaînés dans une caverne, condamnés à prendre des ombres pour la réalité. Les Décrocheurs, eux, ont choisi de se lever et de sortir : non pas pour trouver la vérité absolue, mais pour voir le monde à leur propre lumiè re. C'est cette sortie, modeste et obstinée, que ce récit cherche à raconter.

 

Anonyme

Emmy Hennings écrivant Gefangnis (Prison) à Ascona, 1918

Schweizerischen Nationalbibliothek, Berne

Je ne suis pas historien. Je ne prétends pas à l'exhaustivité ni à la neutralité. Je suis un artiste plasticien qui a trouvé quelque chose d'incroyable dans l'histoire du XIXe et du XXe siècle, et qui brûle de le partager. Ces vingt-quatre volumes sont écrits, composés, imprimés et reliés par mes mains. Ils sont le prolongement naturel de ma pratique : faire tenir les choses ensemble, sur un mur ou sur une page, avec le soin et la précision que ça demande.

Les Décrocheurs que vous allez rencontrer ici n'ont pas tous réussi.

Certains ont trahi leurs idéaux, d'autres ont été rattrapés par l'Histoire, et l'Histoire n'a pas manqué d'être cruelle, d'autres encore ont vu leurs convictions se retourner en leur contraire. Ce livre ne propose pas de modèles. Il propose des compagnons de route : des gens qui ont posé les mêmes questions que nous, dans un autre siècle, avec d'autres moyens, et dont les réponses, même imparfaites, même contradictoires, éclairent encore.

C'est ce fil que ces textes cherchent à restituer.

La navette, maintenant, est entre nos mains.

site mis à jour en juin 2026

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