un ensemble de photographies de montage d’expositions prises par des monteurs d’expositions

Monteur Anonyme - Encis Bernadas - Olivier Breuil - Romain Cattenoz - Nicolas Chesnais - Christian Giordano - Noé Nadaud - Émilie Poisson - Nikolas Polowski - Ludovic Poulet - Sylvain Sorgato

 

La photographie peut permettre de révéler au public la puissance sensible qu’expriment les œuvres dans la situation transitoire qui est la leur au moment du montage de l’exposition.

Après que l’art se soit déclaré conceptuel et possiblement immatériel; à l’heure ou la société occidentale se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire de tous les objets qu’elle a produits; et tandis qu’un certain nombre de personnes discutent les droits et les devoirs du travail; il m’a semblé intéressant de montrer quelques-uns de ces documents que les monteurs d’expositions prennent comme des trophées, et qui indiquent quelque chose de l’intensité de l’expérience sensible qui est celle du rapport aux œuvres au moment de leur installation.

Les photographies que présente l’exposition ont toutes été prises par des travailleurs pendant l’exécution de leurs tâches. À ce titre, ces photographies pourraient avoir la saveur des choses interdites et pourtant, quelque chose empêche qu’on les condamne et sans doute cela tient-il à la grâce exprimée par les œuvres et dont ces documents témoignent.

Lorsque la Joconde n’est qu’un tableau elle est beaucoup plus qu’un tableau. C’est le secret du montage des expositions auquel le public n’a jamais accès et que cette exposition révèle.
 

1946 : Après avoir été évacuée pendant la 2e Guerre Mondiale,

la Joconde est de retour au Louvre
Photo : Musée du Louvre, Pierre Jahan

Travailleurs au service de la créativité de tiers, souvent artistes et parfois commissaires, les monteurs d’exposition sont des travailleurs qui se mettent au service d’un tiers, conscients d’oeuvrer pour une expérience particulière : la possibilité de l’expression d’un individu à travers un objet.

Réaliser une exposition revient à engager un ensemble d’ œuvres dans une chaîne de situations que l’époque désignerait comme un process : déballer, déployer, présenter, accrocher, éclairer, protéger, étiqueter …

Le rôle du commissaire d’expositions c’est de mettre un terme à cette instabilité, c’est de figer cette dynamique pour quelques semaines ou quelques mois : le temps de l’exposition des œuvres au public.

La responsabilité de l’institution, c’est d’assurer que le public ne puisse avoir qu’une relation solennelle, codifiée, réglementée aux œuvres. Celles-ci y sont présentées figées, arrêtées, séparées de toute activité : il est interdit d’y toucher.

La réalisation d’une exposition est une partie qui se joue donc à un, puis à deux, avant de convoquer le troisième qui en produira les gestes, qui la passera à l’acte.

Accrochage, Paris-Photo, Grand Palais, Paris - 2012

La construction des expositions demeure un contour caché de l’activité artistique qui enrichit les œuvres de l’expérience humaine qui les rend possibles.

Tant qu’elle est en situation de montage, l’exposition est un projet et à ce titre un moment de créativité. C’est là que se révèlent et s’inventent les œuvres. C’est à ce moment là que les acteurs de l’exposition sont confrontés à la réalité et à puissance des œuvres, c’est à ce moment là qu’ils reconsidèrent ce qu’ils en pensaient pour prononcer avec le vocabulaire de l’exposition ce qu’ils en pensent, ce qu’ils en voient.

Les monteurs d’exposition sont les témoins actifs de ce travail de perception. Ils sont les bras et les mains de la pensée à l’initiative du projet.

Serviteurs discrets, techniciens dévoués, les monteurs d’exposition sont à l’œuvre au service des œuvres. Que ce soit en les réalisant, en les installant ou en les accrochant, les monteurs d’expositions ont le privilège de pouvoir intervenir sur les œuvres et ainsi de les maintenir vivantes, possibles, transmissibles.
Cette expérience est réelle : il s’agit d’un authentique travail, responsabilisé et rémunéré. Cela ne donne lieu à aucune mise en scène, à aucun glissement sémantique, à aucun transfert d’identité ou de statut.

 

Nikolas Polowski
Installation de "Le Cerveau est Plus Vaste que le Ciel" par Laurent Pernot, Montbéliard - 2013

La question demeure : quel est l’obstacle qui interdit de penser que l’exécution d’une œuvre d’art puisse être une œuvre d’art?
« Et pourquoi ne pas concevoir comme une œuvre d’art l’exécution d’une œuvre d’art »
Lorsque Paul Valéry écrit ces lignes en 1935 dans Pièces sur l’Art, il pense à Henri Matisse et compare l’exécution d’un tableau par le peintre avec le tableau lui-même : il compare le procéde et le résultat.
Les gestes artistiques qui ont fait l’Histoire de l’Art depuis ont confirmé qu’il est possible de prendre l’exécution de l’œuvre pour l’œuvre elle-même : sans doute le happening en est-il la meilleure illustration.
Je ne connais pas en revanche de déplacement de statut qui ouvrirait à une proposition telle que le statut de l’artiste puisse être déplacé sur les exécutants des œuvres.

Les monteurs d’exposition sont les interprètes des œuvres.

Noé Nadaud
Françoise Billarant Réalisant un Dessin Mural de sol Lewitt, Le Silo, Marines - 2011

Le montage des exposition définit une activité à l’intérieur de laquelle le travail est vécu comme un moment de créativité collaborative.
Dans la même journée, un individu pourra exécuter des tâches de nature très différentes sans avoir de qualification spécifique pour aucune d’entre elles.
Invités à des réalisations ponctuelles sur les sites d’exposition, les artistes sont aujourd’hui contraints à prendre des décisions en dehors de leurs champs de compétences.
Il y a pour eux une nécessité à collaborer avec des équipes constituées d’individus sélectionnés sur un premier critère qui est justement celui de leur sensibilité artistique.
Le travail que réclame la réalisation des expositions est un travail sensible.

Christian Giordano
Installation de « Castor » de Virginie Yassef, La Ferme du Buisson, Noisiel - 2013

Pris dans l’ensemble que constitue la population de celles et ceux qui rendent possible l’accès aux œuvres, les monteurs d’exposition sont la classe laborieuse.
Ils poussent, tirent, montent et descendent, portent et sont équipés d’outils bruyants qui peuvent faire mal aux mains; ils passent leurs journées de travail debout et marchent beaucoup au même endroit.
Ils assemblent, fixent, coupent et frappent, ouvrent et ferment etc …
Travaillant avec un vocabulaire gestuel très large et une panoplie d’outils des plus variés, à l’heure où, sous prétexte d’opérations mentales, les savoir-faire sont aussi souvent que possible réduits à une certaine quantité de double-clics.

Des œuvres en situations transitoires.
Des peintures, photographies ou sculptures dont l’intensité plastique s’exprime avant même qu’elles aient été installées.
Des œuvres qui étonnent ou attirent, des œuvres qui déjà retiennent alors que la mise en page du dispositif d’exposition n’a pas encore commencé son travail.
Des œuvres qui sont des œuvres avant même que le code de l’institution ou du marché n’en ait fait des œuvres.

Sylvain Sorgato

  • Google+ - Black Circle
  • Instagram - Black Circle
  • YouTube - Black Circle

© 2017 Sylvain Sorgato. Créé avec Wix.com