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04 MATRICES

  • 30 juin
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 juil.

Ledoux, Fourier, Thoreau : trois œuvres, un bâtiment et deux textes, qui ne se connaissent pas mais qui posent, chacune à sa manière, la même question fondatrice. Comment organiser autrement la vie ?


Les peintres de Barbizon ont trouvé dans la forêt une réponse individuelle à une question collective : comment vivre autrement ?


Mais cette question, d'autres l'ont posée avant eux et d'une manière plus systématique.

Deux œuvres, contemporaines des premières escapades sylvestres de Michel, Swebach-Desfontaines et Bruandet, méritent ici une attention particulière : non comme modèles que les peintres auraient consciemment suivis, mais comme signaux d'un même sentiment traversant l'époque.


La première est un bâtiment : les Salines royales d'Arc-et-Senans, conçues par Ledoux à partir de 1774.


La seconde est un texte : la Théorie des quatre mouvements de Fourier, publiée en 1808. L'une dessine dans la pierre un cadre de vie affranchi des hiérarchies ordinaires. L'autre imagine une société entière organisée autour du désir et de la coopération.


Ensemble, elles posent les fondations sur lesquelles les colonies d'artistes, puis toutes les formes de vie alternative qui traverseront ce récit, vont peu à peu s'édifier.

En 1774, Ledoux présente à Louis XV le projet d'une saline dont l'implantation ne répond à aucun présupposé.

Il s'autorise la plus grande liberté dans la conception d'un site qui serait à la fois lieu de production et de vie, unifié par une géométrie rigoureuse, pensé pour réunir le social et l'économique sous les auspices de la raison.



Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806)

Salines Royales d’Arc-et-Senans

photographie contemporaine


Au-delà du programme industriel, les Salines royales d'Arc-et-Senans incarnent l'idée que l'architecture peut façonner une société plus juste.

Ledoux y poursuit une ambition morale : réformer l'homme en réformant son cadre de vie.

Ce projet préfigure nombre d'expériences communautaires utopistes et annonce directement la pensée de Fourier.

En 1808, dans la Théorie des quatre mouvements, Fourier déploie une pensée qui bouleverse les conceptions traditionnelles de l'ordre social.



Charles Fourier (1772-1837)

Théorie des Quatre Mouvements et des Destinées Générales

Leipzig, 1808

Gallica.bnf.fr


Son œuvre propose une refonte totale de l'existence humaine articulée autour de quatre dynamiques.


Le mouvement social imagine des phalanstères où la coopération remplace la compétition et le travail devient plaisir.


Le mouvement animal célèbre les instincts humains et pose que le bonheur naît de l'assouvissement des désirs plutôt que de leur étouffement.


Le mouvement organique fait de la Terre un être vivant en perpétuelle transformation, annonçant des métamorphoses climatiques comme si la nature conspirait à l'harmonie.


Le mouvement matériel, enfin, décrit un univers où la matière elle-même tend vers la douceur et l'abondance, avec des prédictions fantaisistes qui illustrent la conviction fondamentale : le monde peut être meilleur qu'il n'est.



Laurent Pelletier (1811-1879)

Le Phalanstère Rêvé

Aquarelle, 61 x 74 cm, 1868

Musée du Temps, Besançon


Bien que moqué en son temps, le socialisme utopique de Fourier inspirera coopératives et mouvements d'émancipation.

La conception des colonies d'artistes lui doit beaucoup : le phalanstère comme modèle d'organisation spatiale et sociale structure la possibilité d'une harmonie entre les individus.

Les colonies soutiennent une idée encore très actuelle : la créativité naît de la bienveillance plutôt que de la coercition.

Leur inspiration fondamentale tient à ceci : les individus aiment travailler lorsque le travail cesse d'être une servitude pour devenir une forme d'accomplissement partagé.

Si Ledoux dessine les plans d'un monde organisé d'après les lois de la géométrie, et Fourier les contours d'un monde réorganisé selon les lois du désir, c'est dans une direction plus intime mais tout aussi radicale que s'engage Thoreau.



Henry David Thoreau (1817-1862)

Walden ou la vie dans les bois

édition de 1854

Ticknor and Fields, Boston


Expérience solitaire là où les deux autres proposent des cadres collectifs, Walden (1854) converge pourtant avec eux vers une même conviction : que la transformation du monde commence par celle des conditions de vie.



Reconstitution de la cabane de Thoreau, 2020

Walden, Massachussets


Durant deux ans, deux mois et deux jours, Thoreau s'installe dans une cabane qu'il a construite au bord de l'étang de Walden, près de Concord dans le Massachusetts.


Walden est tout à la fois : journal de bord, traité naturaliste, pamphlet moral et manifeste de vie alternative. Il rejette les valeurs dominantes de progrès et d'accumulation, s'attaque à la logique industrielle naissante qu'il juge aliénante et destructrice. Si ce livre avait un mot-clef, ce serait celui-là : simple.


Cette vision trouve un écho puissant en Angleterre chez John Ruskin, qui défend l'idée que l'observation minutieuse de la nature est une école de vérité. Pour Ruskin, le peintre véritable doit devenir botaniste, géologue, météorologue. C'est cette même exigence qui inspire le mouvement Arts & Crafts de William Morris, dont les ateliers ruraux de Kelmscott incarnent une forme de phalanstère artistique où l'artisanat devient une pratique de résistance à la modernité industrielle.


Peindre vite réclame de s'adapter à son sujet sans espoir de le dominer. C'est céder à la nature l'autorité qui est la sienne, reconnaître qu'elle ne pose pas, qu'elle n'attend pas.

Le nuage qui s'efface, la lumière qui bascule, l'ombre qui mange la clairière : autant de décisions que la nature prend seule. Les pochades de Corot, exécutées en vingt ou trente minutes, les aquarelles de Boudin, les notes de Monet qui refusait de dire "je peins" préférant "je note", participent d'un même élan : rendre compte d'une sensibilité du monde plus que d'un objet.

Peindre vite, c'est pressentir ce que Picasso formulera un siècle plus tard : "je ne cherche pas, je trouve."


Thoreau n'a pas fondé de colonie.

Il a écrit un livre, et ce livre a circulé. De main en main, d'une mansarde parisienne à un atelier de Barbizon, Walden a relié des solitaires entre eux sans les obliger à renoncer à leur solitude.

Une communauté sans chef, sans règlement, fondée sur la seule reconnaissance mutuelle d'une conviction partagée. Avant d'être des lieux, les colonies ont été des lectures.

Dès les premières décennies du XIXe siècle, des communautés d'artistes se forment en Europe autour d'un désir partagé d'indépendance.

La colonie de Willingshausen, fondée en Allemagne dès 1814, est l'une des plus anciennes.

Barbizon devient dès les années 1820 le cœur d'un nouveau modèle d'existence artistique, bientôt rejoint par Pont-Aven, Grez-sur-Loing ou Concarneau.

Entre 1870 et 1914, près de deux cents colonies d'artistes voient le jour à travers l'Europe, de Newlyn en Cornouailles à Abramtsevo en Russie.



Anonyme

Artistes de la colonie de Grez-sur-Loing

Jardins de l’auberge Chevillon , 1872


Ces communautés partagent plusieurs traits.

Elles rejettent l'enseignement académique au profit du travail en plein air.

Elles inventent une autre forme de légitimité, fondée sur l'estime mutuelle plutôt que sur la reconnaissance institutionnelle.

Elles s'ancrent dans les territoires qu'elles habitent, s'imprègnent des savoirs locaux, dialoguent avec les habitants.

Et paradoxalement, elles exploitent certains outils de la modernité qu'elles contestent, notamment le chemin de fer, pour créer des zones d'expérimentation. L'impressionnisme, le symbolisme, l'Art nouveau, les mouvements sécessionnistes d'Europe centrale : tous trouvent dans le format des colonies un terreau fertile.


Lorsqu'éclate la Commune de Paris en 1871, cette fermentation trouve un terrain d'expression politique.

La Fédération des Artistes, menée par Courbet, transpose à l'échelle municipale les pratiques des colonies.

Deux ans plus tard, la Société Anonyme Coopérative de Monet, Renoir et Pissarro parachève cette émancipation.

Camille Pissarro incarne le lien organique entre avant-garde picturale et réseaux révolutionnaires : son atelier d'Éragny accueille entre 1884 et 1888 Monet, Cézanne, Van Gogh et Gauguin, qui y travaillent, échangent leurs techniques et débattent de politique et de peinture dans le même souffle.

Van Gogh repart d'Éragny avec l'idée d'une communauté d'artistes qu'il tentera de recréer en invitant Gauguin dans la Maison Jaune à Arles.


Les colonies ont ceci de précieux : on en ressort avec un modèle que l'on brûle de recréer ailleurs, même quand les conditions ne sont pas réunies.



Gabrielle Münter (1877-1962)

Vassily Kandinsky dans le jardin de la maison de Murnau, 1910

Gabriele Münter und Johannes Eichner Stiftung, Munich


Ces colonies contribuèrent à forger une notion qui ne cessera de croître avec la fin du XIXe siècle : le Gesamtkunstwerk, cette œuvre d'art totale où création et existence se rejoignent.


Cet héritage traverse les décennies.

On le retrouve dans les expériences du Bauhaus, dans les ateliers d'artistes des années 1960, dans les squats créatifs et les éco-villages.


À chaque époque, face aux crises, renaît ce besoin de faire de l'art non plus un objet de distinction, mais un principe de vie : une manière de redonner sens à l'existence et d'habiter autrement le temps.


 
 

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