La Défense Bloquée

Dernière mise à jour : 23 avr. 2019



J’ai reçu mon code de messagerie, fait un petit essai pour savoir si ça marchait, puis effacé mon test.

Tout au service du projet d'action la République des Pollueurs, je m'apprête à passer une grosse journée mais j'ignore encore où.

Hier j'ai passé une partie de la journée en banlieue pour une formation rudimentaire et enthousiasmante. Je me crois prêt.


Regroupement : sans problème autre que le trac. Nous nous sommes reconnus sur le quai et mis en route au signal. Pour moi à ce moment-là la tension est à son comble : les mains sont froides, l’estomac noué et il n’y a pas de toilettes dans le tramway. Ce qui m’aide le mieux c’est de parler un peu avec une rencontre qui est partie pour le même projet. On fait un peu connaissance, on se présente.


À ce moment-là je n’ai pas compris l’importance qu’il y a à passer en mode « avion ». Ça n’a rien d’évident parce que je suis évidemment avide de toute information et les yeux rivés sur ma messagerie, ainsi je suis rassuré de savoir qu’il n’y a rien à faire au Musée de Sèvres (ouf! J’ai eu peur!) et que c’est une excellente technique de convergence discrète vers la Défense) dont j’apprécie l’ingéniosité. En fait, je commence à réaliser qu’il est difficile d’accorder aux consignes l’importance qu’elles méritent tant qu’on ne les a pas éprouvées, voire : tant qu’au moins vingt-quatre heure ne se soient écoulées avant que l’on ne les ait éprouvées. Le temps d'assimiler. D'ailleurs : je fais quoi avec ce Blog? je ne crois pas véhiculer quelque chose que les Renseignements Généraux ignoreraient; mais si mon récit peut faire envie...

Au fait : c'est des événements auxquels on participe à visage découvert. Mais comme j'ai pas demandé aux personnes sur les photos si ils et elles voulaient bien... alors j'ai flouté les visages. Dommage : vous auriez vu leurs sourires...


Comme sans doute beaucoup à ce moment-là, je n’ai bien sûr aucune idée du nombre de personnes mobilisés. En quittant la formation hier après-midi, j’avais déjà été impressionné par le nombre de participants aux formations.


À l’arrivée à la Défense c’est plus compliqué parce que cette saloperie d’esplanade est immense et qu’on ne sait pas quel point rejoindre.

La messagerie parle d’un pouce, que j’interprète comme étant possiblement une sculpture de César mais personne ne sait où elle se trouve et on met sans doute un bon quart d’heure à la trouver, après être partis en direction de Total (mais sans savoir non plus où trouver Total.



En arrivant devant Ministère on se rend compte que les CRS sont déjà là, et comme ça pimponne un peu que d’autres arrivent. Novices, on ne sait pas trop comment interpréter la chose; on apprend que des Activistes sont à l’intérieur, cantonnés par des CRS, tandis que d’autres Activistes sont massés aux accès du parvis.



On se tient plutôt côté jardin (entre le parvis du ministère et la sculpture de César). On déploie les affaires, on s’équipe et on se met au boulot. Je suis sensé couvrir une équipe chargée de coller et peindre partout.



Ces aimables décorateurs se sont dispersés sur le site : qui pour coller des affiches, qui des autocollants, qui des calicots, qui des dessins à la craie, et toujours en périphérie du Ministère à savoir : sur le parvis « paysagé » jusqu’à la sculpture de César, et sur la descente latérale (à droite lorsque l’on est en face du bâtiment) mais jamais au contact de la force publique.

Les CRS, moi, ça me rend toujours très nerveux. Au début, en tous cas.

Après, y’en a qui osent faire des farces…



Le plus spectaculaire c’est sans doute le collage des affiches lorsqu’il se fait au balai : belle gestuelle, très dynamique, parfait. Bon, ça a tout de même pris une vraie heure pour que tous ces sympathiques novices (au nombre duquel je me compte!) gagnent en aisance (osent!) et en technique (oups!), mais enfin la chose s’est mise en route progressivement et les colleurs ont eu moins peur de saloper (pardon : décorer) le site.



Je me demande si les peintres étaient réellement conscients des cochonneries qu’ils faisaient : j’ai pas osé vérifier mais je suis convaincu que la peinture, jaune comme noire, était acrylique m’enfin dans tous les cas, sur les surfaces granuleuses, les pochoirs ont été tamponnés avec tellement de soin que … ça va pas être cadeau à rendre propre.


D’ailleurs :

Personne n’est dupe : il n’y a pas un cadre du ministère qui va toucher ne serait-ce qu’une éponge. Exactement comme pour JR dans la cour du Louvre : passée la presse et éventés les officiels, ce sont des gens très simples, souvent « de couleur » qui vont se taper le truc et, malheureusement (mais on ne peut pas tout faire bien) mardi à l’heure où le tertiaire viendra consciencieusement faire rougir la machine à café les traces auront pour l’essentiel disparu et les cols les plus blancs n’auront que de pauvres vestiges pour attiser leur colère.



JR fait très bien le pitre (mais sans la blouse) tandis que d'autres nettoieront...


Nota Bene : j’en avais bien envie, mais je me suis empêché de prendre en photo des salariés, râleurs ou non, drapés dans leurs beaux atours du tertiaire.


À ce point de la matinée, je fais des aller-retour entre les activistes qui bloquent les entrées et mes chers décorateurs. Je m’apprivoise aussi un peu les CRS vu que c’est pas comme si je les tutoyais tous les jours.



Je vois aussi que le J-Terre à une présence dissuasive très importante, en particulier à l’endroit des salariés du Ministère qui peuvent exprimer leur frustration de façon très véhémente.



Je vois des médiateurs à la peine, pris par des salariés qui ne les lâchent pas. Personne ne s’en prend aux décorateurs, ni crayeurs ni colleurs. Les colleurs ont gagné en aisance et les crayeurs sont très consciencieux.


La deuxième partie de matinée est moins pressurisée. Des routines s’installent, et les acteurs en présence ont pris la mesure des uns et des autres. Progressivement les salariés s’en retournent. Les forces de l’ordre sont fermes mais aimables. Elles ont sensiblement déplacé leur cordon et rallongé la distance qui nous sépare des activistes massés devant les accès au bâtiment. À ce moment-là on « voit » bien la situation, et c’est le moment de prises de vues plus soignées, plus esthétiques.



Pour ma part j’ai repéré qu’il y a des toilettes au CNIT et ça m’est très utile.


Je vais faire un tour du côté de la Société Générale. Un bref échange de SMS me dit que le bâtiment est bien bloqué.

En chemin je vois que des décorateurs se sont pas privées de pourrir l’esplanade, et je trouve ça pas mal parce que la dalle de l’esplanade à beau être gigantesque (même Buren et ses manches à vent sont anecdotiques, alors que normalement il s’y connaît pour peupler plastiquement un espace à moindre frais) mais le nombre à son efficacité et « on » est presque correctement dimensionnés, c’est-à-dire : visibles. Ce qui n’a rien d’aisé compte tenu de l’échelle qui est celle du site…



Ça m’amuse (mais c’est pas le mot) de retourner vers cette tour : il y a vingt ans j’y ai peint les deux anamorphoses de Felice Varini que l’on trouve au dernier étage de la souche du bâtiment. À l’époque cette tour fendue (ou siamoise?) était déjà très copieusement sécurisée… ça me rappelle aussi que je n'ai plus enseigné à la Sorbonne depuis que les étudiants ont râlé à cause d'avoir à monter une exposition basée sur la collection de la Société Générale. Je suis bien content qu'ils aient râlé, et je suis bien content aussi de n'avoir plus rien à faire avec Françoise Docquiert, la boss à vie de la Sorbonne Arts Plastiques.



Sur la gauche de l’entrée principale de la Société Générale une porte vitrée a été brisée (par accident). Les activistes vont bien, leur patience est à toute épreuve, je me rends compte qu’elles et ils sont bien contentes et contents d’avoir des nouvelles du ministère. Ils sont là, massés devant une porte, mais ne savent presque rien des autres actions. Alors je les fais gueuler un coup un slogan encore à la mode et je leur raconte ce que je sais pour l’avoir vu ou vu transiter sur les réseaux sociaux. J’ai l’impression que ma visite contribue à animer ce groupe qui assume avec le sourire d’être statique et exposé, et je me dis que leur engagement le vaut bien.


Midi, ou presque.

J’ai retrouvé mes décorateurs qui sont maintenant tout à fait à l’aise; j’ai pu constater qu’ils n’ont plus aucune crainte à tracer ni beurrer ni étaler partout où c’est pertinent.

Une jeune fille au dessins très appliqués se taille un franc succès, et puis c’est aussi l’occasion de réviser quelques fondamentaux de l’orthographe (ah! Les accords…).



Ambiance détendue, les activistes sont toujours en place et chantent de temps en temps devant un parvis maintenant clairsemé ou se relaient des prises de parole; tandis que rien n’a tellement bougé sur le côté gauche, à ceci près qu’ils donnent plus volontiers de la voix, mais ils sont encore à l’ombre, possible que ça aide...


De mon côté je paie évidemment la fatigue accumulée des jours précédents combinée à la nervosité à l’approche de l’événement. J’essaie une sieste à l’ombre, il fait déjà très chaud. C’est idiot de ma part : je me suis rempli la besace de chocolat alors que j’aurais mieux fait d’y mettre des carottes ou je sais pas : une pomme?


Le décorateur est d'un naturel consciencieux et repart à l’ouvrage sitôt déjeuné. Un groupe part en direction de l’esplanade, tandis que les autres retournent parfaire le décor du Ministère.

Je me demande ce qui a bien pu être utilisé comme mélasse pour cradouiller le bâtiment de coulures brunes et dorées. L’effet pétrole est très réussi… j’ose pas essayer de savoir ce que c’est…



J’ai le sentiment que l’après-midi peut être longue (on attend quoi? D’être évacués par les CRS?). Il commence à faire chaud pour les bloqueurs, et pas moyen de voir à l’intérieur du bâtiment alors que l’on sait que des activistes s’y trouvent.

Je décide d’aller faire un tour chez Total mais en fait de Total je me gourre et prends EDF pour Total. Je sais pas ce que ça vaut comme lapsus.



Vues du parvis d’EDF, ça bouge un peu : les CRS évacuent d’abord le parvis du bâtiment. Je passe faire le tour des activistes qui balisent le flanc droit du bâtiment sur trois ou quatre portes successives, jusqu’à l’arrière du bâtiment.


À travers les vitres je distingue un gros groupe d'activistes massés dans une sorte d’escalier, juste au moment où les CRS commencent à essayer de s’emparer d’eux pour les évacuer.



Comme j’ai pas beaucoup d’expérience, la petite heure qui suit est un peu confuse et très émouvante.

Un par un, les activistes situés à l’intérieur sont évacués. Il faut toujours au moins deux CRS pour déplacer un activiste. Ça demande de gros efforts aux CRS qui transpirent abondamment.

Devant les portes, les activistes situés à l’extérieur font leur possible pour entraver la sortie des CRS et ces derniers finissent par produire un bout de dégagement le long de la vitrerie, à l’extérieur, pour y déposer les activistes intérieurs qu’ils portent tant bien que mal, mais sans brutalités inutiles.



Ça gueule de tous les côtés mais sans trop d’affolement; des personnes sans brassard qui geulent des trucs agressifs à l’endroit des CRS sont raisonnés.