01 ANTICHAMBRE
- 3 juil.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 juil.
Un accrocheur d'œuvres qui cherche dans l'histoire ce qui pourrait faire tenir le monde. Une généalogie inattendue, courant de Barbizon à Los Angeles.
Et deux questions que nous croyons inédites, posées depuis cent cinquante ans.
Introduction
J'entends par Décrocheurs des individus qui, assumant leurs convictions, ont délibérément quitté la route tracée pour eux par d'autres, en choisissant la sobriété, un rapport à la nature qui la respecte, et une sociabilité bienveillante et dépourvue de hiérarchie.
Cette série de textes rassemble et recompose les parcours de quelques-uns d'entre eux. On y trouve une galerie de personnages et quelques notions historiques qui ont contribué, depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'au milieu du XXe, à ce que la vie puisse être une œuvre d'art.
C'est parce que je le crois capable de réenchanter l'Histoire que ce récit me semble juste.
C'est parce qu'il me semble susceptible d'inspirer notre époque que je l'ai écrit.

Hans Thoma (1839-1924)
Kinderreigen (La Ronde des Enfants)
peinture à l’huile sur toile, 115 x 161cm,1872
Staatliche Kunsthalle Karlsruhe, inv. 995
Navette
Je suis accrocheur.
C'est mon métier, au sens littéral : on me confie des œuvres, parfois très coûteuses, pour les mettre au mur de domiciles privés ou d'expositions prestigieuses. J'appartiens à ce groupe assez restreint de techniciens qui connaissent l'art contemporain de très près, ses dessus et ses dessous, ses codes, ses marchés, ses coulisses, sans en être les bénéficiaires. Je vis dans ses marges avec une curiosité intacte et une certaine liberté : celle de quelqu'un qui n'a ni thèse à défendre ni carrière à protéger.
Ni universitaire ni historien, je suis un artiste qui n'a intéressé ni le marché ni les institutions, et qui poursuit son travail assez confidentiellement.
Les textes qui suivent sont une jolie grappe des fruits de cette position oblique. Je dis tout ça non pas pour m'excuser de ce que je ne suis pas, mais pour dire d'où je parle. La légitimité de ce projet n'est pas académique. Elle est celle d'un regard de biais, d'une curiosité de praticien, d'un homme qui passe ses journées à faire tenir les œuvres des autres sur les murs et qui, le soir, cherche dans l'histoire ce qui aurait pu, ce qui pourrait encore, faire tenir le monde.

Sylvain Sorgato
La République des Pollueurs
photographie
esplanade de la Société Générale
La Défense, avril 2019
C'est cette curiosité qui m'a conduit, un jour d'avril 2019, à bloquer le parvis de la Défense avec d'autres. L'action La République des Pollueurs, organisée par Alternatiba, occupait simultanément quatre sites du quartier d'affaires parisien.
J'y venais avec une question d'artiste : quelle est la place de l'art face à l'urgence environnementale ?
Que peut-il apporter là où les rapports et les manifestations glissent sur le carrelage d'une société du spectacle financiarisée ?
Ce jour-là, la réponse est apparue, inattendue. Pas dans une œuvre, mais dans le geste : des centaines de corps occupant un espace, le transformant en une communauté éphémère autour d'une conviction partagée.
En pensant à la sculpture sociale de Joseph Beuys, j'ai réalisé que ce parvis était plus proche de ma recherche que n'importe quel white cube. L'art comme pratique débordant le musée pour agir sur le corps social était là, dans l'espace public.
Le soir venu, pourtant, la déception a surgi devant l'absence des artistes et le silence du monde de l'art contemporain.
Comme s'il avait délégué les questions décisives de notre époque et renoncé à être véritablement contemporain au profit d'un peu de monnaie.

Johnny Lindner / Pixabay
Quelques semaines plus tard, j'ai assisté à une conférence de Cyril Dion.
Il y exprimait son désarroi face à l'absence d'un véritable récit porteur d'un imaginaire écologiste, capable d'incarner notre époque et de faire communauté. La question rejoignait la mienne.
Si notre défi est de réaliser que la nature nous échappe, et que sa puissance dépasse nos représentations comme nos tentatives de domptage, en faire un récit désirable s'avère complexe.
On donne des prénoms aux cyclones, mais les mots nous manquent pour qualifier ce renversement.
Ce soir-là, la réponse m'échappait encore. Mais je tenais la bonne question.
C'est fin 2023, en relisant des documents sur le Monte Verità, que quelque chose s'est mis en place.
Je redécouvrais l'histoire d'Ida Hofmann, d'Henri Oedenkoven, de Carl Gräser : trois jeunes gens qui, en 1900, avaient quitté la ville, la bourgeoisie, le confort et les certitudes de leur milieu pour fonder une colonie utopiste au-dessus d'Ascona, au Tessin. Une vie naturelle, harmonieuse, affranchie des miasmes industriels et des mensonges du capitalisme : telle était leur ambition.
Dès 1899, ils s'emparaient de deux enjeux que nous croyons inédits : notre relation à la nature, et notre relation à la richesse et au pouvoir.

Henri Oedenkoven et Ida Hofmann
encart paru dans le journal The Sketch, du 28 mars 1906
Ce qui m'a frappé, ce n'est pas l'utopie en elle-même. C'est la généalogie.
En tirant ce fil, j'ai découvert que le Monte Verità n'était pas une anomalie : c'était l'aboutissement visible d'un mouvement souterrain qui courait depuis le milieu du XIXe siècle à travers toute l'Europe. Des peintres qui quittaient les académies parisiennes pour la forêt de Fontainebleau. Des naturopathes allemands qui prônaient le retour au corps et à l'air. Des jeunes gens qui arpentaient les chemins d'Allemagne à pied, en groupes, avec leurs chants. Des colonies d'artistes qui s'inventaient des règles de vie communes. Et, à l'autre bout de la chaîne, des hommes pieds nus dans les canyons de Los Angeles qui plantaient sans le savoir les graines du mouvement hippie.
Des gens qui disaient en avoir marre des fumées grasses, des mensonges du capitalisme et des trahisons du pouvoir.
Carrément.
En 1900.
J'avais trouvé mon récit.
Ou plutôt : le récit m'avait trouvé.
Ce n'est pas un récit académique. Ce n'est pas un manifeste. C'est une généalogie : celle de deux questions que nos contemporains vivent comme inédites et solitaires. Comment se relier au vivant sans le détruire ? Comment partager sans dominer ? Ces questions ont été posées, vécues, expérimentées, parfois résolues et parfois trahies, par des hommes et des femmes dont ces textes tentent de restituer les visages et les gestes.
Platon imaginait des prisonniers enchaînés dans une caverne, condamnés à prendre des ombres pour la réalité. Les Décrocheurs, eux, ont choisi de se lever et de sortir : non pas pour trouver la vérité absolue, mais pour voir le monde à leur propre lumière.
C'est cette sortie, modeste et obstinée, que ce récit cherche à raconter.

Anonyme
Emmy Hennings écrivant Gefangnis (Prison) à Ascona, 1918
Schweizerischen Nationalbibliothek, Berne
Je ne suis pas historien.
Je ne prétends pas à l'exhaustivité ni à la neutralité.
Je suis un artiste plasticien qui a trouvé quelque chose d'incroyable dans l'histoire du XIXe et du XXe siècle, et qui brûle de le partager. Ces volumes sont écrits, composés, imprimés et reliés par mes mains : le prolongement naturel de ma pratique, faire tenir les choses ensemble, sur un mur ou sur une page, avec le soin et la précision que ça demande.
Les Décrocheurs que vous allez rencontrer ici n'ont pas tous réussi. Certains ont trahi leurs idéaux, d'autres ont été rattrapés par l'Histoire, d'autres encore ont vu leurs convictions se retourner en leur contraire. Ces textes ne proposent pas de modèles. Ils proposent des compagnons de route : des gens qui ont posé les mêmes questions que nous, dans un autre siècle, avec d'autres moyens, et dont les réponses, même imparfaites, éclairent encore.
C'est ce fil que ces textes cherchent à restituer.
La navette, maintenant, est entre nos mains.
Imaginarium

Yuliy Ganf (1898-1973)
Dans ce Restaurant, on ne sert qu’une seule personne
caricature parue dans le numéro 4 du journal satirique soviétique Krokodil, 1953
Deux problématiques émergent des innombrables défis du monde contemporain : le partage des richesses et la pression environnementale. Ce ne sont pas deux questions parallèles. Ce sont deux faces d'un même renversement.
Le partage des richesses est une question structurante depuis l'avènement de la modernité. Depuis que l'artisanat s'est mué en industrie, depuis que le capitalisme a promis l'égalité en échange de l'abolition du féodalisme, depuis que les classes laborieuses ont compris que cette promesse resterait lettre morte. L'histoire sociale, depuis la fin de l'Ancien Régime, est celle d'une lutte en faveur d'un juste partage de la richesse produite ensemble, une lutte dont l'intensité ne s'est jamais démentie.
La pression environnementale est plus récente dans nos consciences, mais ses racines plongent dans le même sol. Nous avons hérité d'une conception issue du christianisme selon laquelle la nature serait un don de Dieu à faire fructifier. La technicisation du travail et l'extractivisme ont été la mise en pratique de cette injonction à grande échelle. Jusqu'à ce que la finitude du monde se rappelle à nous.
Le XIXe siècle est une démonstration saisissante de l'effort consenti par les artistes et les penseurs pour élargir le cercle des êtres qui comptent. La reconnaissance de l'humanité des esclaves, puis des femmes, puis des enfants : à chaque étape, il a fallu un travail considérable d'imagination et d'empathie pour que l'altérité devienne une richesse. Ce mouvement s'étend aujourd'hui jusqu'à la nature elle-même, jusqu'aux rivières et aux forêts, jusqu'aux espèces qui partagent notre monde sans avoir voix au chapitre.
Ce projet se concentre sur un outil particulier : la culture. Notre capacité à nous adapter à des environnements mouvants par le récit, le geste, l'exemple, la transmission. Les récits qui suivent mettent en lumière des individus qui, face aux mutations de leur époque, ont choisi des voies alternatives. Ils ne constituent pas un modèle à reproduire. Ils forment un laboratoire d'essais et d'erreurs, un ensemble de réponses divergentes à une même question.
C'est de là que vient le titre : Décrocheurs.

Théodore Géricault (1791-1824)
Etude de Portrait (Joseph)
peinture à l’huile sur toile, 47 x 38 cm,1818
Paul Getty Museum, Los Angeles, inv. 85.PA.407
Tout commence dans une forêt. En 1820, des peintres parisiens quittent les académies pour travailler en plein air à Fontainebleau. Ce geste, apparemment esthétique, est en réalité existentiel : la forêt n'est pas un motif, mais un opérateur de transformation. De ce premier décrochage en naîtront d'autres, par cercles concentriques et filiations souterraines, à travers toute l'Europe et jusqu'en Californie.
Le fil se termine en 1948, dans un modeste appartement au Tessin. Emmy Hennings entend au transistor une chanson américaine : Nature Boy, interprétée par Nat King Cole. Elle ignore que son auteur, eden ahbez, vit pieds nus à Los Angeles, fils spirituel direct des fous heureux avec lesquels elle a partagé une autre vie à Schwabing, au Monte Verità ou au Cabaret Voltaire.
C'est ce fil que ces textes cherchent à dérouler.