Il y a des figures dont l'histoire se souvient parce qu'elles ont laissé des œuvres, des institutions ou des disciples organisés. Et puis il y a des figures dont l'histoire se souvient malgré elles, parce qu'elles ont traversé le siècle avec une cohérence si absolue qu'elle finit par faire signe.
Gusto Gräser appartient à la seconde catégorie. Il n'a rien fondé de durable. Il n'a rien publié d'important de son vivant. Il a passé l'essentiel de son existence à marcher, à prêcher, à vivre à la limite du dénuement, et à refuser méthodiquement tout ce que la société moderne lui proposait comme compromis acceptable.
À sa mort en 1958, il ne possédait que quelques livres et deux paires de lunettes.
C'est peut-être la mesure exacte d'une vie réussie selon ses propres critères.
la famille Gräser devant leur maison de Kronstadt, de gauche à droite : Gusto (Gustav), Karl, Charlotte, Eugen dans les bras de Joséphine et Samuel Gräser, 1893
Racines
Gustav Arthur Gräser naît le 16 février 1879 à Kronstadt, aujourd'hui Brașov en Roumanie, dans une famille de Saxons de Transylvanie.
Son père, Carl Samuel Gräser, juriste formé à Heidelberg, finit président du tribunal d'état civil de Kronstadt. Sa mère, Charlotte Pelzer, dite Grossika, est fille de médecin, pieuse, simple, d'une foi tranquille. Carl Samuel meurt prématurément à cinquante-quatre ans, laissant Charlotte seule avec sa famille, qu'elle élèvera dans la conviction que Dieu pourvoit et que la piété est une forme de courage.
Ce terreau familial mérite qu'on s'y arrête, parce que Gusto Gräser n'est pas sorti de nulle part.
Il vient d'un milieu intellectuel et juridique bourgeois, qui lui a transmis un idéalisme moral et une conscience aiguë de la justice, tout en lui inculquant les valeurs exactes contre lesquelles il va passer sa vie à se dresser.
Hermann Hesse, qui connaîtra bien la famille, s'en inspirera dans son conte Freunde, en 1908.
Dans ses jeunes années, il est gymnaste, apprenti menuisier, sculpteur, peintre.
En 1896, à dix-sept ans, il remporte une médaille d'or à l'Exposition millénaire de Budapest pour un relief sur bois. C'est son apogée dans le système, et c'est précisément à ce moment-là qu'il commence à s'en détourner.
La même année, Gusto intègre l'école des arts appliqués de Vienne.
Pourvu d'une belle assurance, il arpente la ville comme un dandy, ganté et canne à la main.
Mais la posture est un travail.
En dessous, quelque chose cherche encore sa forme.
C'est à Vienne que Gusto visite l'exposition de Diefenbach et se trouve immédiatement convaincu par la peinture, les idées et sans doute la posture de l'apôtre du Lebensreform.
À Pâques, il rejoint la communauté du Himmelhof.
Mais le masque du maître tombe vite : son autoritarisme, son paternalisme, ses entorses répétées à ses propres règles dégoûtent vite Gräser. En septembre de la même année, c'en est fini pour lui de Diefenbach et du Himmelhof.
Mais Gusto en ressort changé.
Finie la canne, finis les gants, ce sera la laine crue, le lacet sur le front et, au mieux, les sandales.
Du Himmelhof, Gusto Gräser ressort végétarien, naturiste, pacifiste convaincu. Sa foi est établie.
Il en sera l'apôtre.
Départ
En 1899, en transit chez sa sœur à Techendorf, Gusto peint un tableau qu'il intitule Aufbruch, Le Départ : un jeune homme au glaive quittant le monde bourgeois. Il le détruit ensuite. Autour de la toile, il avait inscrit ces mots : "Si tu aspires au bonheur, renonce ; si tu aspires à la gloire, crois, ose, endure."
La rupture n'est pas une métaphore. C'est un acte, et la destruction de l'œuvre en est la preuve.
C'est à ce moment que Gusto passe de la peinture à la poésie : le texte qu'il inscrivait autour de ses tableaux va gagner en autonomie.
À compter de cette date, Gusto Gräser sera le poète-prophète. Ce geste inaugural dit beaucoup de ce qui va suivre.
Gräser ne rompt pas avec le monde pour en rejoindre un autre, organisé, structuré, pourvu d'un programme. Il rompt pour vivre, immédiatement, selon ce qu'il croit juste.
Quelques semaines plus tard, en juillet 1899, Karl et Gusto se retrouvent. Karl est alors officier de l'armée habsbourgeoise.
Ce que lui dit son frère cadet le bouleverse au point qu'il abandonne sa carrière militaire. Leurs contemporains parleront du "second Gusto". Mais le premier a déjà pris la route, tandis que le second se rend à Veldes, dans la clinique naturopathique d'Arnold Rikli, où il rencontre Henri Oedenkoven puis Ida Hofmann.
Tous trois scelleront ensemble le pacte qui conduira à la création du Monte Verità l'année suivante.
Monte Verità
En octobre 1900, Karl insiste pour que Gusto assiste à la réunion décisive, à Munich, où se retrouvent Oedenkoven, Ida Hofmann, sa sœur Jenny, Lotte Hattemer et Ferdinand Brune.
Le groupe décide de traverser les Alpes à pied pour trouver un lieu où vivre autrement.
En novembre, Karl et Gusto découvrent la colline au-dessus d'Ascona, sur le versant italien des Alpes, au bord du lac Majeur. C'est la colline Monescia. Elle deviendra le Monte Verità.
Mais très vite, le schisme.
Henri Oedenkoven veut un établissement de cure rentable, confortable, électrifié, accessible aux bourgeois en quête de régénération.
Karl plaide pour le laisser-faire total : les choses seront ce qu'elles doivent être. Ohne Zwang ! Sans contrainte.
Gusto, lui, prône une mise en commun totale des ressources, une autarcie radicale, une vie sans possessions ni compromis avec l'économie marchande. Ohne Besitz ! Sans possessions.
Trois hommes, trois décrochages.
Trois incompatibilités.
La situation se tend encore lorsque Gusto et Karl sont expulsés du Monte Verità par Oedenkoven en personne.
Karl s'est entre-temps uni librement avec Jenny Hofmann, la sœur cadette d'Ida, elle-même librement unie à Oedenkoven. Les deux familles sont désormais liées et brouillées.
Le Monte Verità aura désormais deux versants : celui d'Oedenkoven, visible et fréquentable, et celui de Gräser, sauvage et absolu.


Karl Gräser, vers 1905
Karl
Tandis que Gusto prend la route vers Paris, Karl et Jenny s'installent dans la Pagangrott, le temps de construire leur cabane sur un terrain mis à disposition par la municipalité de Losone.
Mais le couple va progressivement s'enfoncer dans une misère sordide, agrippé aux préceptes les plus radicaux de Karl : rien ne peut être possédé qui ne soit le fruit de son propre travail, direct. Pas d'animaux, pas de machines. La soupe est faite des légumes que l'on a fait pousser, et elle est mangée avec la cuiller que l'on a creusée.
De cette doctrine il est resté un fauteuil, désormais célèbre, fait de branches noueuses. C'est toute la postérité de Karl Gräser.
Cette radicalité retranche surtout le couple dans un isolement que ne rompt que la charité inquiète d'Ida Hofmann, qui dira sans ménagement dans La Vérité sans Fard, en 1907, que Karl avait su enfermer Jenny dans son fanatisme et la ruiner, jusqu'à faire d'elle une ruine, un instrument sans volonté.
Le couple vivra là jusqu'en 1915, avant de se replier à Nassau. Karl Gräser mourra de maladie en 1916.

Raymond Duncan
1908
Duncan
Pendant l'année 1901, Gusto Gräser se découvre sur les routes un goût pour l'errance dont il ne se défera jamais.
Ce mode de vie, il le pratiquera pendant des décennies, et ses contours ne changent guère : tunique simple, sandales, discours incandescent, hospitalité imposée à ses hôtes sans qu'ils l'aient vraiment décidé.
Ida Hofmann l'a détesté pour ça.
À l'été 1901, Gusto est à Paris.
C'est là qu'il rencontre Isadora Duncan et son frère Raymond, dont la famille avait quitté l'Amérique en 1898 pour s'établir en Europe.
Raymond est immédiatement saisi par ce qu'il voit et entend. Ce que Gräser lui transmet n'est pas une doctrine : c'est une posture existentielle, un rapport au faire. Développer tous ses dons en harmonie, produire tout de ses propres mains, vivre une existence dansante. Raymond Duncan en fera le programme de sa vie entière, adoptant la toge grecque, les sandales, le végétarisme, le tissage artisanal et l'enseignement communautaire, d'abord à Paris puis à Athènes.
La question de ce qu'ils se sont dit précisément reste ouverte, et il vaut mieux qu'elle le reste. Ce qui est certain, c'est que cette rencontre dit quelque chose d'essentiel sur la façon dont Gräser opère : il ne recrute pas, il ne convainc pas au sens rhétorique du terme. Il montre.
Et ceux qui le voient, soit tournent les talons, soit changent de vie.

Gusto Gräser devant la Pagangrott à Arcegno
1902
Pagangrott
Retour à Ascona.
Gusto occupe la grotte désormais libérée par Karl et Jenny.
C'est en 1902 que leur mère, Grossika, rend visite à ses enfants pour la première fois, traversant la moitié de l'Europe depuis la Transylvanie. Elle reste quatre semaines. "J'ai connu leur vie pure et naturelle", écrit-elle dans son journal. "Les vêtements nus et les longs cheveux de mon Karl m'ont le plus déconcertée."
Elle repart, emportant dans ses bagages quelque chose qu'elle ne nomme pas et que l'on devine être un mélange d'inquiétude et de fierté.
C'est à cette période que Gusto rencontre Hermann Hesse, qui voyage avec lui à pied et séjourne dans la grotte d'Arcegno.
Les voyages de Gusto, toujours à pied, passent souvent par Munich, où il trouve un terrain favorable aux conférences qui sont ses seuls revenus.

Elisabeth Dörr et ses filles à Ascona
1905
Elisabeth et Schwabing
C'est vers 1907 que Gusto rencontre Elisabeth Dörr, à l'occasion d'une conférence qu'il donne à Vienne.
Veuve d'un médecin disparu dans un accident de montagne, elle se retrouve dans une situation précaire avec ses enfants. Elle suit Gräser vers Ascona.
Ce qu'elle y devient dépasse de loin le rôle de compagne.
Les photographies la montrent comme une présence magnétique : longue robe, cheveux blonds dénoués, allaitant un enfant en public avec la sérénité d'une figure mythologique.
Les visiteurs du Monte Verità la décrivent comme une déesse Gaïa.
Parmi ceux qui tombent manifestement amoureux d'elle figure Hermann Hesse, qui la transforme en Madame Eva dans Demian : la figure maternelle et érotique centrale du roman.
Non seulement Gräser inspire le personnage de Demian, mais Elisabeth inspire Madame Eva.
Le couple est doublement présent dans le roman.
Gusto a la bougeotte.
Impossible pour lui de rester à Ascona. Il circule, prêche, apparaît puis disparaît. 1907 et 1908 le trouvent à Munich, dans les cercles de Schwabing et de la revue Jugend. Hébergé chez ses amis, il se produit au café Simplicissimus, récite ses poèmes de sa voix de baryton et pratique sa gymnastique matinale nu devant les fenêtres de ses hôtes, au grand amusement de passants déjà familiarisés avec les excentricités de Diefenbach.
René Prévot, jeune rédacteur à Jugend, se souvient de son arrivée à la rédaction : un matin, ce visiteur inhabituel se présenta devant son bureau, sur lequel il posa cinq rouleaux de papyrus de couleurs différentes, en se présentant comme un individualiste, et en annonçant que ses poèmes étaient colorés par thèmes, rouge pour l'amour, vert pour la nature, bleu pour le rêve, jaune pour les philistins qui l'envient.
La revue publie les poèmes jaunes. Le cercle de Schwabing adopte ce prophète de poche, le loge, le nourrit et le promeut.
"Ascona était le Schwabing de Schwabing", écrira l'historien Martin Green. Gräser en était la présence vivante au cœur de Munich.

Gusto Gräser
Lebt doch imgrund nur - eine -Welt
encre sur papier, date inconnue
Arsenal
Les poèmes de Gusto Gräser sont difficiles à classer dans les catégories littéraires habituelles.
Ils comptent moins comme œuvres poétiques au sens esthétique que comme prolongement de sa prédication et de son mode de vie. Gräser n'est ni Rilke ni Stefan George. Il est un poète-prophète dans la lignée des prédicateurs errants, des mystiques populaires et des réformateurs de vie.
Ses poèmes sont les véhicules d'une vision du monde : l'homme réconcilié avec la nature, libéré des institutions, vivant dans une communauté fraternelle.
Formellement, ses textes sont souvent très libres : vers irréguliers, aphorismes, chants, appels, manifestes poétiques. Parfois naïfs ou grandiloquents, ils condensent tout un imaginaire contre-culturel. Le verbe est haut, simple, proche de la proclamation.
La poésie de Gräser était faite pour être déclamée. Le papier est de couleur, souvent parce qu'il a été trouvé, on voit mal Gusto au comptoir d'une papeterie, et le texte est traité par une calligraphie expressive, vive, emportée.
Nature, paix, rejet de la guerre, de l'État, de l'argent : Gräser parle comme un voyant. Ses textes n'ont qu'un seul but, appeler une transformation de l'existence.
Et pour ça, il n'admet aucune autre arme.

la famille Gräser en roulotte
1911
Caravane
L'année suivante c'est Zurich, Vienne, puis Weimar.
1910 est aussi l'année de la naissance de sa fille Gertrud.
En 1911, Gräser part avec Elisabeth et leurs enfants dans une caravane faite main, un serpent de bois sculpté sur le toit, de Munich vers Berlin.
C'est la Caravane de l'Amour.
Toute la famille accompagne Gusto dans ce logis à roulettes depuis lequel il prêche inlassablement la paix et l'amour. La famille devenue nomade pratique le naturisme et le végétarisme strict, refuse tout enregistrement civil.
Ses prêches deviennent célèbres dans Berlin : "Heimat" et "Ein Freund ist da !" sont même publiés sous forme de brochures, une littérature de circulation plutôt que d'éditions canoniques, mais qui contribue à établir la notoriété du poète-prophète.
Cette popularité a un prix : trop visible, la famille contestataire est expulsée de Saxe. Gusto trouve alors de nouveaux soutiens, parmi lesquels le peintre Max Klinger et Hans Thoma, figure tutélaire de la peinture allemande, tous deux sensibles à cet idéal de vie accordée à la nature que Gräser incarne plus qu'il ne le formule.
Il reprend les conférences à Karlsruhe, Mannheim et Pforzheim.
Expulsé de Bade, il s'installe à Stuttgart en mai 1913, où il tient des discours tous les dimanches dans la forêt de Bopserwald et donne des conférences sur le Tao à la Liederhalle.
Stuttgart est alors l'une des capitales discrètes du Lebensreform, et Gräser y trouve un public qui n'a pas besoin d'être converti, seulement confirmé dans ce qu'il pressent déjà.
Jusqu'au pic : en octobre, Gusto participe à la grande rencontre de la jeunesse allemande du Hoher Meissner.

Gusto Gräser sur le plateau du Hoher Meissner
octobre 1913
Hoher Meissner
Les 11 et 12 octobre 1913, plus de deux mille jeunes se retrouvent près de Kassel, sur le plateau du Hoher Meissner.
Ils viennent des différentes branches du Wandervogel, des ligues étudiantes, des écoles réformées et des milieux Lebensreform.
Ce rassemblement est généralement considéré comme l'acte fondateur de la Jugendbewegung, le mouvement de jeunesse allemand.
C'est là qu'est formulée la Meissnerformel : la jeunesse libre allemande entend organiser sa vie selon sa propre détermination, sous sa propre responsabilité et dans une sincérité intérieure.
L'intérêt du Meissner dépasse largement l'histoire des mouvements de jeunesse. Ce rassemblement est le point de rencontre de plusieurs courants que nous suivons depuis Barbizon : Lebensreform, naturisme, végétarisme, communautés alternatives, réforme pédagogique, retour à la nature et critique de la civilisation industrielle. Pour la première fois, la contre-culture née dans les clairières de Barbizon, passée par les colonies d'artistes, la bohème munichoise et le Monte Verità, rencontre une jeunesse de masse.
Le rôle de Gusto Gräser y est paradoxal. Il n'est ni organisateur ni dirigeant, il n'est pas l'auteur de la Meissnerformel. Pourtant sa présence marque profondément de nombreux participants. Avec son allure de prophète errant, cheveux longs, barbe, sandales, vêtements de toile, il apparaît comme l'incarnation vivante de l'idéal que beaucoup de jeunes cherchent encore théoriquement.
On le voit haranguer les groupes, réciter ses poèmes autour des feux de camp, défendre avec passion une autre manière de vivre. Là où la plupart des Wandervögel veulent réformer la jeunesse, lui a déjà quitté la société bourgeoise. Là où les autres parlent d'authenticité, il vit en vagabond, végétarien, naturiste et prédicateur.
Son influence est particulièrement visible dans le cercle d'Alfred Kurella et de plusieurs jeunes Wandervögel qui rédigent alors une résolution contre l'antisémitisme naissant dans le mouvement. L'esprit universaliste de Gräser, faire des Allemands des hommes plutôt que l'inverse, se retrouve dans cette prise de position.
Le Hoher Meissner fut le moment fondateur de la jeunesse allemande organisée.
Gusto Gräser en fut le saint laïque.
Il n'écrivit pas le programme, mais il en incarna la version la plus cohérente et la plus extrême.
Gräser se trouve exactement à l'endroit où ces deux histoires se croisent : celle d'une contre-modernité construite depuis des décennies, et celle d'une génération qui cherche, sans encore savoir où aller, à décrocher à son tour.
Quelques mois plus tôt, à Stuttgart, sur la colline du Killesberg, Gräser avait déjà trouvé un terrain plus intime pour la même démonstration.
Le climat y était moins institutionnel qu'au Meissner : moins de résolutions, davantage de vie communautaire, de chants, de veillées, de prédication informelle.
Au Meissner, il est une figure charismatique parmi d'autres.
À Stuttgart, il est presque chez lui, en affinité plutôt qu'en représentation.
Dans l'histoire de la Jugendbewegung, l'influence réelle de Gräser ne passa peut-être pas tant par les grandes tribunes que par ces rassemblements informels et ces conversations sous les arbres.
Son œuvre principale n'était peut-être ni un livre ni un manifeste, mais sa propre personne.
Ces deux apparitions cristallisent ce que la Caravane de l'Amour, le Liebeszug, avait tenté de faire pendant des années en sillonnant les routes d'Allemagne : mettre à l'épreuve, en acte, la logique du décrochage jusqu'à son point de rupture.
Gräser ne fonde rien, ne recrute personne, n'écrit pas de manifeste.
Il marche, parle, montre.
Et la plupart de ceux qui le croisent comprennent immédiatement ce que cela implique.
Raison pour laquelle bien peu le suivent.
Guerre et Arcegno
Elisabeth fait de son mieux pour résister à ce tumultueux agenda, mais elle ne peut plus rester à Stuttgart avec les enfants.
Elle repart vers Ascona, cherche l'aide de Karl, mais le frère est ruiné et dépressif, bientôt interné. Paradoxalement, cet internement est une aubaine : Elisabeth et les enfants peuvent s'installer dans sa maison vide et cultiver son grand jardin.
En décembre 1915, Elisabeth apprend que Gusto risque la condamnation à mort en Transylvanie pour refus du service militaire.
Elle part aussitôt avec la petite Trudel, cinq ans, pour Kronstadt, pour être près de lui.
Gusto passera quelques mois interné en hôpital psychiatrique avant d'être libéré.
À peine rentré à Ascona, il retrouve une population nouvelle, venue pour l'essentiel de Schwabing, et qui lui est plutôt familière : artistes, réformateurs, dissidents que la guerre a poussés vers le Tessin comme vers un dernier refuge. Parmi eux, Mary Wigman, danseuse et chorégraphe qui sera l'une des figures fondatrices de la danse expressionniste allemande, avec qui Gusto se lie d'amitié.
C'est dans ces années de guerre, entre 1916 et 1918, que Gusto retrouve Hermann Hesse à Ascona.
Les deux hommes se retirent dans la grotte d'Arcegno, la Pagangrott, et y étudient ensemble les textes sacrés indiens et chinois : le Tao Te King, les Upanishads.
Hesse est alors en pleine crise personnelle, séparé de sa femme, épuisé par la guerre et par lui-même. Ce qu'il trouve auprès de Gräser n'est pas un programme ni un système : c'est la preuve vivante qu'une autre façon d'être au monde est possible, au prix du martyre peut-être, mais possible.
Neue Schar
En 1918-1919, Munich est en révolution.
Gräser y prêche la non-violence et ce qu'il appelle le "communisme du cœur", à sa façon : sans organisation, sans parti, sans programme.
Ses contemporains le voient comme un gandhien avant Gandhi, même s'il n'a jamais cité l'Indien. Son antimilitarisme est plus radical que celui de Gandhi, son détachement des biens matériels plus absolu.
En 1920, il croise Friedrich Muck-Lamberty, animateur charismatique qui conduit de grandes marches de jeunesse à travers l'Allemagne centrale sous la bannière du Neue Schar, la Nouvelle Troupe.
La relation entre les deux hommes est révélatrice.
Muck-Lamberty capte l'énergie de la rupture et la réinjecte dans le social sous forme de mouvement de masse.
Gräser maintient une position intransigeante : la vraie rupture ne se délègue pas.
Ce que l'un transforme en mobilisation, l'autre le vit en solitude.
Gräser soutient pourtant le Neue Schar et organise la marche.
Vingt-cinq jeunes gens, hommes et femmes, parcourent pieds nus, dansant et chantant, le nord de la Bavière et la Thuringe.
Hesse s'en souviendra : cette marche sera l'un des modèles du Voyage en Orient.
Le groupe est dispersé par la police.
Gräser est interné puis expulsé d'Allemagne.

Sophus Ackermann, Gusto Gräser et Willy Bauer au Congrès des Vagabonds de Stuttgart
1929
Vagabundenkongress
En 1929, à Stuttgart, Gräser participe au Vagabundenkongress organisé par Gregor Gog, militant anarchiste qui a fait du vagabondage une cause politique et du vagabond un prolétaire en résistance.
On est à la fin de la République de Weimar, dans un contexte de crise économique aiguë.
Ce que Gräser avait choisi, sortir, errer, refuser, est devenu pour des milliers de chômeurs une condition imposée. Le vagabondage n'est plus un idéal : il est politisé, organisé, revendiqué comme critique du capitalisme.
Gräser se retrouve là dans une position inconfortable : celle du précurseur que l'histoire a rattrapé et déplacé. Ce qu'il vivait depuis trente ans comme une forme de liberté radicale, d'autres le vivent désormais comme une misère subie.
Gog veut faire du vagabond un acteur politique.
Gräser reste un témoin existentiel.
La ligne de fracture est nette : la vraie rupture ne se délègue pas, ne s'organise pas, ne se met pas en mouvement collectif sans perdre quelque chose d'essentiel.

Gusto et Trudel Gräser à Grünhorst
1932
Grünhorst
En 1930, Gertrud Gräser, fille de Gusto, fonde avec son compagnon Henri Joseph la colonie du Grünhorst, sur un ancien domaine rural du Roten Luch, près de Berlin.
Le peintre et écrivain Max Schulze-Sölde et le publiciste Artur Streiter les rejoignent rapidement. La colonie n'est pas une utopie isolée sortie de nulle part: c'est un nœud tardif de la nébuleuse Lebensreform berlinoise, déjà fragilisée, déjà politique malgré elle.
L'idée n'est pas la rupture spectaculaire mais la consolidation d'un mode de vie déjà expérimenté ailleurs : végétarisme, travail communautaire, vie simple, circulation entre nature et engagement.
On y croise des figures de la Biosophie d'Ernst Fuhrmann, des anarchistes, des écrivains de la presse alternative, des militants de la réforme de la vie. Grünhorst fonctionne comme un carrefour instable de l'avant-garde existentielle allemande de l'entre-deux-guerres.
Gusto y est une présence orbitale et structurante : il passe, il est attendu, il revient. Sa trajectoire errante sert de matrice symbolique à la communauté sans qu'il en assume l'organisation. Il n'y est pas une doctrine. Il y est un principe vivant.
La fin est classique. La prise de pouvoir nazie bouleverse l'ensemble du tissu alternatif allemand.
Les réseaux d'expérimentation communautaire et de réforme de la vie entrent dans une zone de surveillance. Grünhorst perd ses appuis extérieurs, ses circulations deviennent difficiles, certains membres partent. Le fonctionnement collectif se délite, les activités agricoles se réduisent, les résidents se dispersent vers Berlin ou d'autres marges plus discrètes.
En 1936, il n'y a pas de dissolution officielle. Grünhorst cesse simplement d'exister comme expérience collective identifiable.
Le site retourne à un usage ordinaire tandis que ses protagonistes poursuivent des trajectoires individuelles, souvent disjointes.
Grünhorst n'est pas une communauté modèle. C'est un laboratoire tardif, déjà menacé, où la contre-société essaie de tenir debout alors que l'histoire a déjà changé de braquet.
Effacement et survie
À partir de 1933, le mode de vie de Gusto devient illégal de fait.
Le refus du travail productif, l'errance, l'absence d'inscription dans la communauté nationale : il correspond presque parfaitement à la catégorie nazie des "asociaux".
En 1940, les nazis prononcent à son encontre une interdiction d'écrire, la Schreibverbot, mesure de censure administrative qui touchera aussi des écrivains comme Erich Kästner ou Gottfried Benn.
Pour Gräser, elle n'est pas seulement une interdiction : c'est la confirmation administrative de ce que le régime pense de lui. Un homme sans domicile fixe, sans profession, sans parti, sans race revendiquée, qui prêche la paix et le partage, n'a rien à dire dans l'Allemagne de Hitler.
Et il survit.
On ne sait pas exactement comment, probablement grâce à une combinaison de discrétion extrême, de déplacements constants et d'aides ponctuelles de quelques fidèles.
À partir de 1942, il se fixe clandestinement à Munich, ville qu'il connaît bien et qui le connaît bien, et qui a aussi été le lieu de la création du NSDAP.
Il vit pauvrement chez divers écrivains et amis, fréquente les bibliothèques pour se réchauffer.
Il sort de sa cache en 1945.

Gusto Gräser dans Munich en ruines
1945
Il y a cette photographie de Gräser prise à Munich après la guerre.
Elle est stupéfiante, non pas parce qu'elle montre quelque chose d'extraordinaire, mais parce qu'elle montre quelque chose d'inchangé.
Entre 1910 et 1945, tout a changé : régimes, guerres, destructions, révolutions.
Lui est encore là, presque en haillons, considérablement amaigri, mais reconnaissable, fidèle à la même ligne de vie.
Comme si l'histoire avait fait rage autour de lui sans parvenir à le déformer. Ce n'est pas le triomphe de l'histoire. C'est une survivance, au sens fort du terme : quelque chose qui aurait dû disparaître, et qui persiste malgré tout.
Gusto Gräser meurt en 1958, près de Munich, dans la même discrétion qu'il avait choisie toute sa vie.
À sa mort, Hermann Müller, l'un des rares à avoir suivi sa trace depuis des années, recueille et archive ses manuscrits in extremis.
Les poèmes, les carnets, les feuilles colorées couvertes de calligraphie : tout cela aurait pu finir dans une benne.
Sans Müller, presque rien n'aurait subsisté.
La mémoire de Gräser tient à ce geste, unique et tardif.
Redécouverte
Il aura fallu un jeune Anglais autodidacte, fils d'ouvrier de Leicester, pour sortir Gräser de l'oubli et lui donner sa place dans l'histoire de la pensée européenne.
Colin Wilson publie The Outsider en 1956, à vingt-quatre ans, depuis un sac de couchage dans un parc de Londres où il dort faute de pouvoir payer un loyer. Le livre devient immédiatement un événement intellectuel mondial.
Wilson y explore la psychologie de ceux qui se sentent étrangers à la société bourgeoise et cherchent une intensité d'existence que cette société ne peut pas leur offrir : Van Gogh, Nietzsche, Dostoïevski, Sartre, Camus. Et, parmi eux, Gusto Gräser.
Pour Wilson, Gräser n'est pas un excentrique pittoresque ni un martyr de la cause alternative. C'est l'incarnation la plus cohérente et la plus risquée de ce que le psychologue Abraham Maslow appelait la "peak experience", l'expérience de conscience maximale, cet état d'intensité totale que les mystiques cherchent dans la prière, les artistes dans la création, et que Gräser, lui, avait simplement choisi de faire coïncider avec sa vie ordinaire, chaque jour, sans filet.
Wilson le place dans la lignée directe d'Emerson et de Thoreau, mais avec une radicalité européenne plus physique, plus périlleuse, moins protégée par le confort d'une propriété à Walden Pond.
C'est Wilson qui souligne avec le plus de précision ce que la rencontre avec Gräser a représenté pour Hermann Hesse : sans la grotte d'Arcegno et les études communes du Tao Te King, l'œuvre de Hesse serait peut-être restée une littérature de tourment bourgeois. Gräser lui avait donné quelque chose que les livres seuls ne pouvaient pas transmettre : la preuve que la libération n'est pas un concept, mais un acte.
Ce que Wilson a accompli en écrivant sur Gräser est précisément ce que Hermann Müller avait accompli en sauvant ses manuscrits : assurer une transmission.
Par son influence sur les cercles intellectuels britanniques et américains des années 1960 et 1970, il a permis à la figure de Gräser d'infuser la contre-culture naissante sans que celle-ci sache toujours d'où venait ce qu'elle recevait. Le vagabond de Transylvanie est ainsi devenu, par cercles concentriques, l'une des sources souterraines d'une révolution culturelle qui se croyait américaine et qui avait en réalité des racines beaucoup plus anciennes et beaucoup plus lointaines.
Si Josua Klein avait été le contact ésotérique de Gräser, Hermann Hesse son témoin littéraire et Hermann Müller son archiviste, Colin Wilson en aura été l'analyste historique : celui qui a compris et formulé que le mode de vie de Gräser n'était pas une folie ni une sainteté, mais une réponse rationnelle, radicale et cohérente, à la crise de la modernité.
Héritage
Gräser n'a pas fondé de mouvement. Il n'a pas laissé d'institution.
Il a laissé quelque chose de plus difficile à mesurer et de plus durable : une façon d'être, une cohérence absolue entre la pensée et la vie, une démonstration par l'exemple que le décrochage est possible, qu'il est praticable, qu'il n'est pas une métaphore.
Hermann Hesse en a fait un roman.
Raymond Duncan en a fait une école.
La contre-culture californienne des années soixante en a fait un mythe sans en connaître la source.
Et quelque part, dans la chaîne qui va de la forêt de Rahnsdorf aux canyons de Topanga, quelque chose de la vie de Gusto Gräser continue de circuler, intact dans son principe, multiple dans ses formes.
Il avait dit, dans un de ses poèmes : "Hindurch zur zweiten, zu Menschnatur !" À travers, vers la seconde nature, vers la nature humaine.
Pas retour en arrière.
À travers.
